Rick Randall et Rock Willis vous parlent culture
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31 octobre 2012

Ciné: Amour, unilatéralité arthritique



Rrrrzzzz….rrzzz…hu ?  Quoi ? Le film est fini ? Depuis trois jours ? Ah la vache, il va en falloir des quantités de café pour finir cette chroniqu…Zzzz…
Si vous n’avez pas encore saisi ou si comme moi vous étiez endormi, le dernier opus palmé de Michael Haneke est un visionnage pour le moins exigeant. En effet, ce long, long, loooong métrage présente la particularité de n’offrir que très peu de stimuli au spectateur, tant du côté du fond que de la forme ; et je suspecte un acte totalement assumé puisque notre facétieux ami autrichien pousse le vice jusqu’à dérouler le générique final dans le silence. Sûrement pour ne réveiller personne brusquement, ce qui je dois bien l’admettre est d’une grande délicatesse.
Comment on obtient France Inter sur ce machin?
Voici l’histoire : Anne et Georges sont deux petits vieux qui par miracle sont encore heureux ensemble. Ils vivent leur vie incroyablement prétentieuse insouciante de bourgeois parisiens. N’y voyez là aucune amertume de ma part, puisque le réalisateur nous frotte le nez dedans, d’opéras en concertos, même jusqu’à la façon étrange dont ils s’expriment, comme si ils étaient sur une scène de théâtre en permanence. Jusqu’au jour où Anne a une attaque : et là commence une décadence à la fois brute et empreinte d’une franche mélancolie, le tout dans une atmosphère pesante uniquement peuplée de longs silences et de couloirs vides.
L’intention est louable et même intelligente : la vieillesse, c’est souvent la solitude, des après-midi routiniers et les charentaises devant Lepers le soir, et ça, il faut bien admettre que c’est transmis. Le problème, c’est qu’à trop pousser sa logique de retenue extrême, il ne reste plus grand-chose à voir dans ce film. Pire, Anne cesse de parler dans le dernier tiers, ce qui laisse Georges seul pour peupler l’espace émotionnel ; Jean-Louis Trintignant heureusement en a encore beaucoup sous la pédale et livre une performance qui réussit l’exploit d’être à la fois en accord avec le ton du film (ou plutôt le manque de ton) et par moments authentiquement touchante et lourde de sens.
Le lifting, c'est pas automating.
Dans un sens, au fond, ce film atteint son but : on en ressort avec un sentiment de décrépitude et une profonde fatigue, ce qui doit être à peu près la définition crue de la vieillesse dans ce qu’elle a de triste. Mais il y a aussi de bons côtés qui ici brillent par leur absence : pas d’émouvante nostalgie, pas d’appréciation simple de la vie ou cette étincelle de sagesse qui brille au fond des yeux même chez le plus sénile des pensionnaires de maison de retraite ; je radote, mais on n’a rien à quoi se raccrocher, ce qui après réflexion ne fait que nous éloigner de ces personnages qui perdent en humanité. Par moments même la caméra d’Haneke semble bizarrement dégoûtée par ce qu’elle voit, ce qui en dit sûrement plus long sur lui-même que sur ses protagonistes.
Reste finalement les acteurs qui pour la plupart remplissent leur rôle avec efficacité, avec une mention spéciale encore une fois pour Trintignant qui semble s’investir plus que le reste. Couplés à une cinématographie propre sans être brillante, ils rendent le film un peu plus vivable et même par petites touches assez malin. Éprouvant, donc, pour les plus snobs d’entre nous, c’est certain, mais somme toute une copie correcte pour ce millésime cannois 2012, sans jamais atteindre ni même frôler un quelconque génie artistique toutefois. Je n’ai rien contre les films où il ne se passe pas grand-chose, mais en général ceux-ci remplissent leurs silences de dialogues fascinants ou développent une atmosphère complexe : ici ce n’est  pas le cas, et c’est plus que dommageable.


Bonsoirrrrr...zzzzz...
                                                                           Rick Randall


 VERDICT: A voir pour atteindre le snobvana, ou si votre vie est trépidante et que vous voulez changer ça.

27 octobre 2012

Ciné: Skyfall, plumage sans ramage




La saga James Bond, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi, vit depuis maintenant 50 ans dans un monde parallèle: faits de bric et de broc, les films mettant en scène l’agent secret louvoient toujours entre bonnes et mauvaises idées. Ce qui constitue leur attrait selon moi, c’est qu’aussi datées qu’elles soient, les aventures de 007 reflètent le Zeitgeist de leur année de sortie presque à la perfection, et revoir un bond c’est comme ouvrir une page de l’Encyclopédie de la culture populaire : l’histoire est secondaire, seul le langage référentiel compte.
Sauf pour certains qui jouent le rôle de perturbateurs dans cette machine bien huilée. Dont acte pour ce Skyfall qui m’a laissé pantois. Peut-être est-ce dû à l’extrême difficulté de saisir ce qui constitue notre époque actuelle, mais le pauvre réalisateur, Sam Mendes, ne sait que faire de ses personnages et rebondissant de scène en scène finit par s’éparpiller. Oh je me garderai bien de faire un procès complètement à charge : l’aspect technique du film est impeccable et certains visuels en mettent vraiment plein la vue, au point de rester gravés dans les mémoires. Cependant le facteur d’émerveillement devant ces couleurs chatoyantes et ces contrastes au cordeau ne dure qu’un temps ; et derrière, le néant. Ou plutôt le chaos.
Cette Dragon Lady (googlez) représente les parties du film qui ne vont nulle part. Dommage.
Allons-y donc : 007 poursuit un tueur à travers plusieurs villes du globe (choisies aléatoirement), après avoir traversé une période de doute et d’alcoolisme invétéré. Mais le tueur semble lié à un complot plus important, dirigé par un ex-agent du MI6 joué par un Javier Bardem en roue libre (qui en profite pour cabotiner comme c’est pas permis ; on sent qu’il prend son pied au moins). Comme ça, de prime abord, pas de quoi fouetter une pendule. Mais c’est dans l’exécution de cette trame ultrasimple qu’à force de vouloir trop montrer, on ne sait que regarder : une palanquée de personnages secondaires vient renforcer la migraine montante, et la plupart des boulevards scénaristiques se finissent en risibles cul-de-sac accompagnés de cascades tellement grotesques qu’elles en deviennent absurdes : c’est bien simple, mis à part l’aspect visuel, on dirait du Roland Emmerich sous Tranxène.
Même 007 envisage de sauter à ce stade.
Du coup, difficile de suivre à travers nos rires étranglés un film qui manque tous ses buts narratifs, et qui donne une trop forte impression de coquille vide, d’un joli coquillage bariolé certes, mais qui sonne creux et bête.
Vous me direz : mais au début, il est stipulé que les Bond sont plus là comme capsule temporelle que pour raconter une histoire intelligente. C’est vrai, je l’ai écrit, mais quand on va au-delà de la cohérence en racontant un scénario aussi simple que celui de Skyfall, c’est que quelque part on n’est pas fait pour ça. Ca me fend un peu le cœur, car au fond j’aime voir cette franchise comme une friandise un peu simplette qu’on enfourne de temps en temps les jours de cafard ; mais si on se trompe dans les ingrédients, on se retrouve avec une morue aux fraises dans son assiette.

Dont acte.
                                                                                                                                                                                                                                                       Rick Randall
NOTE : Chouette générique, ceci dit.

VERDICT: A voir avec un vrai fan de James Bond, pour voir sa mine se décomposer, ou avec un enfant en bas âge facilement distrait par les zoulies couleeeeurs.

15 octobre 2012

Ciné: The we and the I, quand Freud et Young MC partagent le même bus




J’aimerais être clair : pour moi Michel Gondry n’est pas un artiste. Il est tout au plus un ado attardé assez créatif qui a eu beaucoup de coups de chance et de rencontres intéressantes. Pourtant la plupart des gens lui pardonnent beaucoup de ses défauts (son plus gros étant la paternité de l’exécrable Green Hornet), et pire, de ses gimmicks. Car le cinéma de Gondry est avant tout un cinéma de gimmicks arty répétés ad nauseam. Toujours le même papier mâché, les mêmes plans bricolés, protagonistes doux et rêveurs, etc.

Et pourtant, moi parmi tant d’autres, je me plonge dans ce monde ultra-codé avec plaisir et volupté (exception faite bien sûr du « film » susmentionné). Il faut dire aussi que pour être tout à fait juste envers le personnage, lui et ses films, au-delà  des reproches que j’ai pu leur faire, débordent d’une volonté de bien faire, de sentiments positifs trop rares au cinéma et surtout d’une bande-son choisie avec goût qui fait danser les pieds dans la salle, même à contrecoeur. Comme un enfant qui vous montre son dessin avec dans les yeux une tendresse pour vous et une naïveté touchante, Gondry propose au public des films qu’il aime faire, malgré son manque d’originalité parfois gonflant. On prend donc son œuvre pour l’accrocher sur le frigo avec un sourire rêveur en se disant que bon, c’est pas Van Gogh ni Kurosawa, mais c’est fait avec amour.
Même ces 4 idiots ont leur côté attachant.
Encore un plaisir donc que ce The we and the I que j’ai pu attraper en dernière instance, et qui se déguste comme une friandise douce-amère sur les rapports adolescents, ce qu’ils ont de parfois grandiloquent et complexe. On suit donc une bande de lycéens du Bronx qui rentrent chez eux après leur dernier jour de classe avant les grandes vacances. Tandis que chacun rêve de ses projets, on plonge dans un monde foisonnant de relations humaines où les amitiés se font et se défont sur un coup de tête, les fêtes d’anniversaire se planifient avec le plus grand sérieux et un texto peut tout chambouler. Et en un voyage de bus réparti en trois actes, au gré des arrêts et des personnages qui nous disent au revoir, on se sent étrangement proche de ces petits gars.
Certains personnages jouent le rôle de césure dramatique.
 Frimeurs, racoleurs, gouailleurs mais révélant tous un côté attachant, mis en avant par de petites saynètes filmées façon Youtube ou un mémorable récit mythomane à tiroirs, les lycéens dévoilent leur monde extrêmement codifié et complexe, qui les fait parfois souffrir ou au contraire leur offre un abri bienvenu aux malheurs du monde extérieur. Et c’est là que j’ai compris pourquoi j’ai aimé ce film, peut-être plus encore qu’aucun autre Gondry : ici il se met en retrait et cesse de raconter que « les rêves c’est bien et la vie c’est nul » pour filmer un environnement qu’il n’a jamais vraiment su quitter : il y est comme un poisson dans l’eau.
Histoire idéale donc pour ce type de cinéma que j’aurais autrement vite snobé, The we and the I est loin d’être un plaisir aussi coupable que les autres films du même gugusse : c’est le film d’un réal qui a trouvé chaussure à son pied et qui ne se prive pas de nous le faire savoir. Et le plaisir qu’il prend et l’énergie qu’il y met est au final furieusement communicative, au point qu'on lui pardonne certaines maladresses grossières pour se laisser simplement porter. A voir et même à posséder, pour le revoir en cas de cafard.

Bonsoir.
                                                                                                         Rick Randall


VERDICT: A voir si on croit ce que dit TF1 sur la jeunesse, ou si au contraire on ne se sent pas vraiment encore adulte.

Ciné: Después de Lucia, de l'outrage du déterminisme




Que faire quand le destin vous met une gifle ? Se relever, et tenter tant bien que mal de continuer. Mais que faire si le destin revenait après cette gifle pour vous foutre un pain dans la tronche, un coup de pied dans les côtes et une balle dans la rotule ? Eh bien c’est ce que Después de Lucia tente de raconter. A sa manière bien particulière.
En effet, on ne rencontre jamais ladite Lucia, supposée femme et mère aimante de nos protagonistes, Roberto, chef cuistot à la physionomie de Père Dodu avenant et sa fille Alejandra (une impressionnante Tessa Ia). Lucia est morte, et la vie doit redémarrer. Père et fille tentent donc tant bien que mal de tout recommencer, loin de leur ancien foyer, dans les faubourgs de cette mégalopole tentaculaire qu’est Mexico, où il est si facile de devenir anonyme, d’y perdre ses doutes comme ses joies. Au début, on est donc témoin de ces fragiles instants où l’on doit tourner la page après le deuil et se réinstaller dans le quotidien. La relation de Roberto avec sa fille, aussi maladroite que touchante, et en même temps très vraie constitue l’un des points forts du film, d’autant plus qu’elle ne prend pas le temps de devenir… banalement ennuyeuse.
Ces petits jeunots sont les méchants du film. Vraiment.
Bien vite donc le destin rattrape d’abord Alejandra, qui tentant de s’intégrer finit par coucher avec l’un de ses nouveaux camarades suite à une beuverie. Frasque adolescente facilement pardonnable, si ce n’est que la bourde a été filmée. Et diffusée à tout le lycée. Et soudain c’est comme si une faille s’ouvrait pour aspirer la pauvre Béatrice vers les abîmes infernaux, tandis que son Dante de pacotille s’en tire avec un « bien joué » de ses copains. Conspuée, harcelée, Alejandra se recroqueville et se fane tandis que son père, encore obnubilé par son deuil passe à côté de tout. Jusqu’au pire, qui le fera sombrer dans un acte mi-désespéré, mi-fou à lier.
Au début, j’ai eu bien du mal avec ce film. La cinématographie, clinique, sobre et figée, me semblait un appel du pied à l’intelligentsia cannoise (il a d’ailleurs décroché le prix « un certain regard » décerné par un Tim Roth chamboulé). Mais petit à petit, la violence s’installe et le style naturaliste prend tout son sens. Son horrible sens. Chronique de la violence ordinaire mêlée à un beau film sur les relations familiales lorsque passe le choc et vient « l’après », on pourrait reprocher à Después de Lucia de manquer de retenue et l’apathie de ses protagonistes qui choisissent l’abattement plutôt que la révolte.
Difficile de croire que c'est une scène révoltante, pourtant c'est le cas.
Mais je subodore qu’ainsi, le réalisateur Michel Franco, du haut de ses 30 ans, veut communiquer cette révolte à son public. Et sur ce point on peut dire qu’il atteint son but. Je comprends pourtant les critiques très mitigées qu’a reçu le film, qui a parfois tendance à un certain pathos. Mais en me fiant aux frissons glacés que j’ai eus durant et après le visionnage, je peux difficilement conseiller à ceux en recherche de drame efficace de passer à côté. Quant à ceux en quête de violence où je ne sais quoi, passez votre chemin. Ce film est drapé dans un fatalisme racinien, non pas dans un nihilisme désabusé.

Bonsoir.
                                                                                              Rick Randall



VERDICT: A voir si l'on est, comme moi, d'une humeur facilement influençable. Ou si l'on s'apitoie sur son sort pour des sujets futiles.